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No 69-70 – Le meunier, l’horloger et l’électricien

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Description

Le meunier, l’horloger et l’électricien, résultat d’une longue passion maîtrisée, se distingue de la production historique classique. L’œuvre, rehaussée par une abondante iconographie, fera date. Ce n’est pas le livre d’un amateur, mais d’un historien autodidacte qui a su mobiliser ses multiples ressources humaines et professionnelles pour quelque chose qui participe à la fois de l’enquête sur le terrain et de l’histoire orale, de l’archéologie industrielle et de l’histoire des techniques.

L’historiographie jurassienne a profondément évolué ces vingt dernières années: à une histoire dominée par le politique et le religieux a succédé une histoire qui réserve sa place à l’économique et au social. Des monographies étendues ont sondé entreprises et mouvements sociaux; des synthèses, plus rares, se sont appuyées sur les cadres institutionnels (l’ancien Evêché de Bâle, le canton de Berne). Bernard Romy, lui, part de la géographie. La Suze devient le fil conducteur d’une aventure humaine : des hommes qui vivent, travaillent et créent, et une rivière «ordinaire» sur laquelle s’appuie l’industrialisation précoce et continue d’un «bassin versant», notamment entre les XVIIIe et XXe siècles.

Inventions, sources d’énergie, besoins et capitaux sont restés les moteurs de la grande mutation du XIXe siècle. Mais l’industrialisation à l’anglaise qui lui est associée a inspiré trop longtemps les analyses dans le cas où les développements ne présentaient que peu de similitude avec le modèle. Par l’association réussie de la géographie et de l’histoire, Bernard Romy démontre à son tour les avantages d’une autre approche pour un tissu économique régional complexe. Quand on veut marquer la distinction entre la violence du «décollage» de la fière Albion et les processus plus lents d’ici, aux termes de «proto-industrialisation» ou de « préindustrialisation », je préfère personnellement associer à nos réalités celui d’«industrialisation plurielle», cher à certains historiens français. Le choix de l’auteur permet non seulement de suivre les évolutions mais surtout de ne pas gommer la coexistence persistante de modes de production disparates, anciens et modernes. Dès lors, ce savant assemblage, qui puise intelligemment aux sources d’une historiographie renouvelée productrice de la vogue des écomusées, peut se résumer à quatre points d’ancrage majeurs: les moulins traditionnels et leur adaptation, jusqu’aux Trente Glorieuses; les usines, principales marques paysagères de la Révolution industrielle ; l’apparition déterminante de la «fée électricité», comme il était encore coutume d’en souligner le caractère magique dans notre enfance ; l’utilisation et la police des eaux.

Grâce à une documentation exemplaire et à une maîtrise technique inusitée chez les historiens, spécialistes et amateurs trouveront dans cette monographie des réponses à plus d’une question controversée. Naturellement, on portera une attention prioritaire à la succession séculaire d’entreprises sur les mêmes sites, dont la naissance et l’évolution ne se conçoivent pourtant pas nécessairement dans la continuité : «du moulin à la manufacture» n’est le plus souvent qu’un leurre entretenu par la permanence des emplacements. Renforcée par la tentation identitaire, cette constatation porterait volontiers à exalter l’innovation. Ainsi la Suze, région pionnière en matière d’électrification, livre quelques «premières» impressionnantes: Boujean peut s’enorgueillir du premier transport européen d’électricité à des fins industrielles; l’éclairage public de Cormoret constitue le premier réseau communal de Suisse ; la ligne électrique Frinvillier-Biberist, avec le transport permanent d’une force motrice de 250 CV, tient également sa place dans l’électrification du pays. Mais plus que l’établissement d’un palmarès qu’on pourrait étendre à l’horlogerie, s’imposent des débats d’une actualité évidente. Je songe en particulier à ces affrontements entre les tenants de la libre entreprise et les champions d’une implication indispensable de l’Etat. Le renouvellement des sources d’énergie n’est pas seul en cause ; l’exemple des fabriques communales de la Prévôté est imité en Erguël. On sera sûrement sensible à la part prise dans l’évolution économique par les communes municipales et bourgeoises, typiques de la région jurassienne, déjà engagées financièrement dans la construction de l’infrastructure ferroviaire. On notera ensuite les collaborations, au-delà des clivages partisans, et les apports extérieurs que commandent les réalités matérielles. On s’étonnera donc peu que la première fabrique d’horlogerie du Jura bernois, en 1834 à Corgémont, relève à la fois du privé et du public, et qu’elle rappelle aussi que l’introduction du progrès technique en Suisse passe presque toujours par l’immigration. Dans un bassin dont la rivière a connu sa plus intense exploitation juste avant la Première guerre mondiale et dont l’industrialisation ne se conçoit pas sans les impulsions venues de Neuchâtel et de Soleure, les étrangers sont encore de proches voisins: Suisses alémaniques, Français, Allemands.

Devant la richesse de cette étude, source potentielle de réflexion pour une «histoire présente», on sera assurément tenté de conclure par un aphorisme : coup d’essai, coup de maître ! En fait, la monographie de Bernard Romy, réalisateur de télévision reconnu, résulte d’une patiente maturation et reste parfaitement inté- grée à une trajectoire et à une filmographie où l’histoire tient une place éminente. On ne naît pas le jour où l’aviation américaine a largué sa bombe atomique sur Hiroshima sans qu’il n’en reste quelque trace ! Davantage, les premières formations de l’auteur étaient bien propres à saisir de l’intérieur les problèmes techniques et humains d’une région dominée par le secteur secondaire : apprentissage de dessinateur en machines chez Schäublin SA à Bévilard; formation d’animateur socio-culturel à l’Ecole d’études sociales à Genève. Passé réalisateur à la Télévision suisse romande, Romy s’est imposé immédiatement, au magazine «Destins» par des portraits de personnalités qui incarnent la Deuxième guerre mondiale et ses suites, à «Temps présent» par une approche compréhensive du monde ouvrier. Ainsi déjà la «cuvée» 1971 comprend à la fois Une journée d’usine, tournée à la Favag à Neuchâtel avec le journaliste et romancier Michel Boujut, et un portrait d’Albert Speer, ministre de l’Armement du Troisième Reich, objet d’une intervention parlementaire communiste à l’Assemblée nationale française après sa diffusion par l’ORTF. Très tôt également, le réalisateur impose la chaîne jurassienne quand il s’agit de choisir ses lieux de tournage, ce qui ne va pas toujours de soi, ni à Genève ni dans le Jura. En 1974, La Chaux-de-Fonds sert de décor pour Les années 1930, analyse rigoureuse de la Grande Crise, qui permet de désamorcer le procès d’intention initié par les Associations patronales que le Conseil d’Etat neuchâtelois a maladroitement suivies. Quand il a carte blanche, Bernard Romy dédie son émission à son Orval natal, avec cette enquête sociologique empreinte d’empathie qu’est La photo de classe (1978), consacrée aux camarades de l’Ecole secondaire de Malleray.

Dès lors, tout s’enchaîne pour qui a pu suivre la patiente quête de l’auteur et la constante attention qu’il a réservée aux problèmes sociaux et à la conservation du patrimoine industriel. Sans remonter à l’article que l’auteur a consacré à la forge paternelle, ce lent mûrissement s’accompagne d’esquisses et laisse plus d’une perle audiovisuelle. L’enquête initiale sur la Suze est contemporaine d’une notice anticipatrice en pays de Vaud: «Une ancienne scierie : Le Moulin d’en-haut à SaintGeorge» (Association pour l’Arboretum du vallon de l’Aubonne, 1985). Surtout, l’œuvre filmique s’accomplit, en partie, dans la culture de la veine historique et de l’archéologie industrielle. Plusieurs émissions marquantes illustrent cette persévérance : en marge du centenaire de la Fête du travail, Sauvez cette usine (1990), Ruedin SA, fabrique de boîtes de montres à Bassecourt, ou ce qu’est le climat social dans notre pays; dans la série «Viva», en 1997, Qu’elle était belle ma fabrique !, la mémoire ouvrière autour de la Tavannes Watch Co après sa disparition, et Touristes, les usines s’ouvrent, itinéraire franco-suisse voué au patrimoine industriel. Parallèlement, le projet d’inspiration erguëlienne avance, inlassablement. Le premier tapuscrit qu’il m’a été donné de parcourir, Il y a 100 ans. L’électrification du vallon de Saint-Imier, non publié, date de septembre 1990.

Dans l’introduction qui suit, Bernard Romy remonte à ses ascendants, tour à tour ou en même temps forgerons, maréchaux-ferrants et taillandiers connus en Prévôté et bien au-delà. Il me permettra d’avoir une pensée finale pour ces nombreux ouvriers erguëlistes qui ont porté l’épopée de la Suze en nommant l’un d’eux. Je revois distinctement mon arrière-grand-père maternel lors de rares visites dominicales, l’horloger Auguste Erlacher, d’origine soleuroise, réputé avoir travaillé cinquante-cinq ans dans la même usine sans jamais avoir appris le français, guettant notre arrivée derrière son carreau en face d’une Cortébert Watch Co qui lui fournissait aussi le logement, énigmatique, pipe à la bouche et béret immuablement vissé sur le crâne.

André Bandelier, ancien professeur à l’Institut de langue et civilisation françaises de l’Université de Neuchâtel

 

Informations complémentaires

Poids ND
Dimensions 17 x 25 x 3 cm
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